8,3 % de chômage, une nation de bureaucrates, pas de builders : et des ingénieurs qu'on pousse à s'expatrier

En France, on explique régulièrement manquer d’ingénieurs, de chercheurs, d’entrepreneurs, d’usines et de compétences techniques. Pourtant, en euros constants, un jeune ingénieur gagne aujourd’hui moins qu’au début des années 2000. Pendant ce temps, la bureaucratie ralentit encore les projets industriels et les écarts de rémunération avec la Suisse, le Royaume-Uni ou les États-Unis deviennent difficiles à ignorer.
Il y a quelque chose d’étrange dans la France de 2026.
Le taux de chômage vient d’atteindre 8,3 %, soit 2,7 millions de chômeurs au sens du BIT. Il augmente de 0,7 point en un an et retrouve son niveau le plus élevé depuis plusieurs années. (INSEE)
Parallèlement, le pays continue à expliquer qu’il manque de compétences dans l’industrie, l’énergie, le numérique, la cybersécurité ou l’ingénierie.
Mais que faisons-nous des personnes qui savent réellement construire quelque chose ?
Des logiciels. Des réseaux. Des usines. Des systèmes énergétiques. Des infrastructures. Des produits.
Des builders, pour reprendre ce mot anglais difficile à traduire parfaitement : ceux qui fabriquent plutôt que ceux qui administrent la fabrication.
En 2000, j’ai commencé à 28 000 euros. C’était normal.
J’ai commencé ma carrière d’ingénieur en 2000 avec un salaire d’environ 28 000 euros bruts annuels.
Vingt-six ans plus tard, on pourrait facilement considérer ce chiffre comme dérisoire.
C’est exactement l’inverse.
Une enquête du Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France, publiée à l’époque et rapportée par Le Monde, donnait pour l’année 2000 un salaire annuel brut moyen de 27 958 euros pour les ingénieurs ayant un an d’expérience ou moins. La moitié gagnait même plus de 200 000 francs, soit 30 489 euros. Mon salaire n’avait donc rien d’exceptionnel : il était pratiquement exactement dans la moyenne. (Le Monde.fr)
Mais 28 000 euros de 2000 ne valent évidemment pas 28 000 euros de 2026.
L’Insee fournit précisément les coefficients permettant de comparer le pouvoir d’achat de la monnaie dans le temps. Son coefficient vaut 66,08 pour 2000, sur une base 2025 égale à 100. L’indice général des prix atteignait ensuite 102,11 en juin 2026. (INSEE)
Le calcul donne alors quelque chose de beaucoup plus intéressant :
27 958 € en 2000 ≈ 43 200 € aux prix de juin 2026.
Voilà le véritable salaire de référence.
Et combien gagne un jeune ingénieur en 2026 ?
Nous disposons justement d’une enquête publiée en juin 2026 par la Conférence des grandes écoles.
Pour les ingénieurs de la promotion 2025 travaillant en France, le salaire brut annuel moyen hors primes est de 39 284 euros.
La médiane est de 39 000 euros.
Et ces chiffres stagnent : le salaire moyen n’a augmenté que de 0,4 % en un an, tandis que la médiane n’a tout simplement pas bougé. (CGE)
Comparons donc deux moyennes :
2000 : 27 958 €, soit environ 43 200 € en euros de juin 2026.
2026 : 39 284 €.
Cela représente environ 9 % de pouvoir d’achat salarial en moins pour le jeune ingénieur de 2026.
Et c’est probablement le chiffre le plus intéressant de cet article.
On peut discuter pendant des heures du sentiment de déclassement des ingénieurs français. Ici, il n’est plus question de sentiment : un ingénieur débutant moyen est moins payé en termes réels qu’il y a vingt-six ans.
Je rencontre même aujourd’hui des rémunérations proposées aux alentours de 30 000 euros pour des ingénieurs débutants.
À 30 000 euros, la comparaison devient presque absurde : cela correspond à environ 30 % de pouvoir d’achat de moins que le salaire moyen d’un ingénieur débutant de 2000.
Attention toutefois : 30 000 euros n’est pas la rémunération moyenne nationale en 2026. L’enquête CGE montre précisément une médiane à 39 000 euros. Il s’agit du bas du marché, pas de sa norme.
Et c’est justement ce qui rend la comparaison historique plus forte : nous n’avons même pas besoin de prendre les pires offres de 2026 pour constater le recul.
62 000 euros pour un senior en cyberdéfense
Autre exemple que j’ai rencontré récemment : environ 62 000 euros bruts annuels pour un profil senior chez Orange Cyberdefense.
Je précise ici qu’il s’agit d’un cas particulier et non d’une statistique officielle sur les rémunérations d’Orange Cyberdefense. Je ne peux donc pas présenter 62 000 euros comme « le salaire d’un senior chez Orange ».
Il est néanmoins intéressant de le confronter aux statistiques de l’ensemble de la profession.
La dernière enquête IESF disponible donne un salaire médian de 67 000 euros pour l’ensemble des ingénieurs en France. Par âge, la médiane est de 65 000 euros entre 35 et 39 ans, 76 000 entre 40 et 44 ans et 85 000 entre 45 et 49 ans. (IESF)
Un salaire de 62 000 euros pour un véritable profil senior n’a donc rien d’extravagant en 2026. Il se situe même sous les médianes observées dès certaines tranches d’âge intermédiaires.
Et nous parlons ici de cybersécurité, pas d’une technologie devenue obsolète. Orange Cyberdefense recrute encore en 2026 des consultants seniors et présente cette activité comme stratégique pour le groupe. (orange)
Puis vient la Suisse
C’est ici que l’histoire devient particulièrement française.
La même enquête CGE 2026 permet de regarder où partent les jeunes diplômés travaillant à l’étranger et combien ils y gagnent.
Pour les ingénieurs de la promotion 2025, le salaire brut annuel moyen hors primes des personnes interrogées atteint :
| Pays de travail | Salaire moyen ingénieur |
|---|---|
| France | 39 284 € |
| Allemagne | 54 496 € |
| Royaume-Uni | 80 690 € |
| Suisse | 84 067 € |
| États-Unis | 91 720 € |
Les comparaisons doivent être maniées avec prudence : coût du logement, fiscalité, protection sociale, composition des populations expatriées et coût de la vie sont différents. La CGE elle-même avertit que les écarts reflètent les conditions économiques propres à chaque pays.
Mais il reste difficile d’ignorer qu’un jeune ingénieur français interrogé en Suisse gagne en moyenne plus du double de celui qui travaille en France.
Et quelle est la première destination étrangère des diplômés ?
La Suisse.
Parmi les ingénieurs débutant leur carrière à l’étranger, 21,4 % travaillent en Suisse.
Voilà une partie de la « fuite des cerveaux » française qui peut s’expliquer sans invoquer une quelconque fascination culturelle pour Genève ou Lausanne.
Quand deux marchés du travail situés à quelques centaines de kilomètres valorisent une même compétence dans de telles proportions, les individus finissent par faire des arbitrages.
Non, les ingénieurs ne partent pas « tous »
Il faut néanmoins résister à la tentation de fabriquer une statistique pour servir une thèse.
En 2026, 8,1 % des jeunes ingénieurs en emploi travaillent à l’étranger, contre 8,7 % l’année précédente. Ils sont donc très loin de « tous partir ».
Le titre « les ingénieurs s’expatrient tous dès qu’ils le peuvent » fonctionne comme provocation, mais pas comme affirmation statistique.
La réalité est plus intéressante : la France garde l’immense majorité de ses jeunes ingénieurs malgré des écarts de rémunération parfois considérables.
La question devrait plutôt être : combien en perdrait-elle de moins si elle valorisait davantage ceux qui construisent ?
Une nation de bureaucrates ?
Là aussi, il faut définir les mots.
Dire que la France consacre 57 % de son PIB « aux bureaucrates » serait faux. Les dépenses publiques comprennent notamment les retraites, la santé, l’éducation, les prestations sociales et bien d’autres dépenses qui n’ont rien à voir avec des fonctionnaires remplissant des formulaires.
Mais la taille de la sphère publique française reste exceptionnellement importante.
Selon l’OCDE, les dépenses publiques représentaient 57,2 % du PIB en 2025, contre 42,6 % en moyenne dans l’OCDE. Dans le même tableau, l’industrie et la construction représentent seulement 19 % de la valeur ajoutée française, contre 25,7 % en moyenne dans l’OCDE. (OECD)
Ce contraste mérite au minimum d’être interrogé.
Et lorsqu’on cherche un indicateur beaucoup plus concret de bureaucratie, on en trouve un particulièrement parlant : construire une usine.
Dans son étude économique sur la France publiée en 2026, l’OCDE relève que les délais administratifs des projets industriels français restent supérieurs aux standards européens. Le délai moyen de traitement administratif des nouvelles installations industrielles suivies par la Direction générale des entreprises devait passer de 13,4 mois à 9 mois. À la fin de 2023, il était toujours de 13,4 mois. (OECD)
Treize mois avant même de parler de construire effectivement l’usine.
Le problème n’est donc pas seulement le nombre de règles. L’OCDE considère d’ailleurs que la réglementation française est globalement plutôt favorable à la concurrence dans plusieurs domaines. Le problème est aussi l’empilement des procédures, des administrations et des délais lorsqu’un projet concret doit sortir du PowerPoint pour entrer dans le monde réel. (OECD)
Nous récompensons davantage ceux qui administrent que ceux qui construisent
C’est peut-être là que se situe le véritable problème français.
Nous parlons beaucoup de réindustrialisation, de souveraineté numérique, de cybersécurité, d’intelligence artificielle, de nucléaire, de défense et de transition énergétique.
Toutes ces ambitions nécessitent des ingénieurs.
Mais la rémunération réelle des jeunes ingénieurs a reculé par rapport à 2000. Leur insertion professionnelle se dégrade également : le taux net d’emploi des jeunes ingénieurs interrogés par la CGE est passé de 82,4 % à 77,5 % en un an, soit près de cinq points de baisse. La CGE indique qu’il s’agit désormais du niveau le plus bas observé dans sa série récente pour les promotions sortantes.
Puis nous semblons surpris lorsque certains regardent ce qui se passe à Bâle, Zurich, Londres ou New York.
Le déclassement n’est pas une impression
Ce qui m’intéresse finalement n’est pas de savoir si 28 000 euros était un « bon salaire » en 2000.
La question est beaucoup plus simple.
Que fallait-il payer en 2026 pour offrir à un jeune ingénieur le même pouvoir d’achat que celui que nous lui offrions en 2000 ?
Environ 43 200 euros.
Combien lui payons-nous réellement en moyenne ?
39 284 euros.
Nous avons donc passé vingt-six ans à augmenter les exigences techniques, le niveau de spécialisation, la réglementation, le prix du logement et la complexité de notre économie tout en réduisant la valeur réelle accordée au travail de celui qui est censé la construire.
Et c’est peut-être cela, au fond, une économie qui n’aime plus suffisamment ses builders.