Vendredi 12 juin, SpaceX entre au Nasdaq sous le ticker SPCX. Prix fixe de 135 dollars l’action, 556 millions de titres, soit environ 75 milliards de dollars levés pour une valorisation de 1 750 milliards. C’est la plus grosse introduction en Bourse de l’histoire, loin devant le record de Saudi Aramco en 2019 (29 milliards levés). Musk a même cassé le rituel habituel du book-building : pas de fourchette de prix, un prix unique posé sur la table, à prendre ou à laisser.
Pendant que tout le monde regarde la fusée décoller, Alphabet a déjà levé plus que ça, sans tambour, et d’une manière qui me dit beaucoup plus de choses sur où placer mon argent et celui de mon fils.
Une valorisation qui double en six mois, sans que les comptes bougent
Regardez la chronologie, c’est tout le sujet. Fin 2025, une vente secondaire d’actions valorisait SpaceX autour de 800 milliards de dollars. En février 2026, la fusion tout en actions avec xAI a posé SpaceX à 1 000 milliards. Et là, pour l’IPO, on est à 1 750 milliards. Plus du double en six mois.
Qu’est-ce qui a changé dans les comptes pendant ce temps ? Rien qui justifie ça. Le chiffre d’affaires 2025 monte à 18,7 milliards, en hausse de 33 %, mais la perte nette atteint 4,9 milliards, après un petit bénéfice de 791 millions en 2024. Donc l’entreprise perd plus d’argent au moment où on la valorise deux fois plus cher. La seule chose qui a réellement changé, c’est le récit : on a agrafé xAI pour vendre du Mars, des data centers en orbite et de l’IA. Le narratif a doublé, pas le résultat.
À 1 750 milliards, on paie environ 95 fois le chiffre d’affaires annuel. Une boîte tech mature se paie 5 à 10 fois ses ventes. On est dans un autre univers, et pas par accident.
Et tout le monde n’est pas dupe. Aswath Damodaran, le monsieur valorisation de la NYU, l’estime à 1 300 milliards. Morningstar la pose à 780 milliards. Un analyste a qualifié le prospectus de “borderline malhonnête”. Quand l’écart entre le prix demandé et l’évaluation des gens sérieux atteint un facteur deux, ce n’est plus une décote d’opportunité, c’est un signal.
Un flottant minuscule et une machine marketing à plein régime
Voici le détail que peu de particuliers regardent et qui change tout : SpaceX ne met sur le marché qu’environ 4 à 5 % de son capital. Le reste, l’immense majorité, reste entre les mains des dirigeants, des premiers investisseurs et des salariés. Un vétéran de Wall Street, Ed Yardeni, parle de “flottant minuscule”. Et selon Fortune, près de 78 % de la somme levée serait déjà fléchée, donc une part réduite ira vraiment financer la croissance.
Un flottant de 4 à 5 % sur une boîte à 1 750 milliards, ça veut dire un volume échangeable étroit, des mouvements de prix amplifiés, et une volatilité quasi garantie dès l’inclusion dans les indices, que le Nasdaq a justement assouplie pour faire entrer SpaceX plus vite. Vous achetez une action chère, illiquide et structurellement instable.
En face, la machine marketing tourne à plein régime pour vous faire souscrire. Musk pousse pour allouer jusqu’à 30 % de l’offre aux particuliers, contre 5 à 10 % d’habitude. Fidelity a abaissé ses conditions d’éligibilité. Bank of America cible les particuliers fortunés aux États-Unis, Morgan Stanley les plus petits tickets via E*Trade, un événement dédié à 1 500 investisseurs particuliers est prévu la veille de la cotation. Le pari est simple : miser sur la loyauté des fans de Musk pour qu’ils ne vendent pas. Quand on déploie autant d’énergie à faire entrer le retail dans un deal, c’est rarement pour lui faire un cadeau.
Petit rappel pratique : on ne peut pas acheter d’actions pré-IPO, les allocations ne sont pas garanties, et l’accès propre depuis l’Europe reste un parcours du combattant. Beaucoup de friction pour une promesse non chiffrée.
Et ce n’est que le début : OpenAI et Anthropic arrivent
SpaceX ouvre le bal, mais la vague des méga-IPO IA est lancée. Anthropic a déposé en confidentiel son dossier le 1er juin, sur une valorisation autour de 965 milliards, avec un rythme de revenus annualisé qui approche 47 milliards et un premier résultat opérationnel positif attendu au deuxième trimestre 2026. OpenAI prépare une entrée visée pour septembre 2026, entre 730 et 850 milliards de valorisation, pour un chiffre d’affaires bien plus modeste. Là encore, des flottants attendus autour de 5 %, et des valorisations fixées dans le privé, sans aucun examen public préalable.
Ce sont les premiers vrais tests de marché des valorisations de l’IA de frontière. Si les marges réelles déçoivent au moment de l’ouverture des comptes, la correction peut être brutale, et elle se propagera aux portefeuilles de capital-risque qui portent ces lignes. Je regarde ça de loin, avec curiosité, mais sans la moindre envie d’y mettre un euro au prix actuel.
Ce que lève Alphabet, et c’est là que ça devient intéressant
Alphabet n’a pas besoin d’IPO, la boîte est cotée depuis 2004. Mais pour financer ses 180 à 190 milliards de capex IA prévus en 2026 (le double de 2025), elle tape les marchés sur deux jambes. Et la distinction compte.
La dette d’abord. En février 2026, Alphabet a levé près de 32 milliards de dollars d’obligations en moins de 24 heures. 20 milliards sur le marché dollar, sa plus grosse émission obligataire jamais réalisée, avec un carnet d’ordres autour de 110 milliards, soit cinq fois la demande pour l’offre finale. Puis des tranches en livres et en francs suisses, records dans ces deux marchés, incluant une obligation à 100 ans, du jamais vu pour une boîte tech depuis la bulle internet. Sur l’année écoulée, c’est plus de 85 milliards de dette levés sur six devises. La dette long terme d’Alphabet est passée de 46,5 milliards fin 2025 à 77,5 milliards fin du premier trimestre 2026.
Quand un marché prête à 100 ans à une entreprise et sursouscrit cinq fois, il lui accorde un statut quasi souverain. Ça ne se décrète pas, ça se mérite avec des flux de trésorerie.
Les fonds propres ensuite. En juin 2026, Alphabet a annoncé une augmentation de capital de 80 milliards, portée à 84,75 milliards après sursouscription. C’est là qu’arrive le nom que tout le monde retient : Berkshire Hathaway a mis 10 milliards en placement privé, 5 milliards d’actions de classe A à 351,81 dollars et 5 milliards de classe C à 348,20. Pas des obligations, des actions. La maison de Buffett, qui a historiquement fui les levées de capital tech gourmandes en cash, joue ici les investisseurs d’ancrage. Berkshire construit cette position depuis le troisième trimestre 2025 et dépasse désormais 26 milliards d’exposition à Alphabet, l’une de ses plus grosses lignes.
Voilà le contraste que je voulais poser. SpaceX vend du rêve à des fonds propres hors de prix, avec un flottant minuscule et une campagne pour gaver le retail. Alphabet finance une machine déjà rentable, à la fois par la dette la moins chère du marché et par des actions que Warren Buffett achète à pleines mains.
Pourquoi je ne touche pas à SpaceX et pourquoi je reste sur Alphabet
Je ne mettrai pas un euro dans SpaceX. Pas par défiance envers Musk ou Starlink, qui sont des objets industriels remarquables, mais parce que la transaction coche toutes les cases que j’évite : valorisation déconnectée des comptes et doublée en six mois sans raison fondamentale, pertes structurelles, flottant de 4 à 5 % qui garantit la volatilité, marketing agressif pour faire entrer les particuliers, et une marge de sécurité négative quand les meilleurs évaluateurs voient deux fois moins cher. On n’investit pas dans une histoire, on investit dans un prix.
Alphabet, je garde, pour moi et pour le compte de mon fils. Deux raisons concrètes.
D’abord Gemini. Le modèle est passé de challenger à acteur central, intégré partout dans la distribution Google, avec un cloud qui a dépassé 20 milliards de revenus trimestriels, en hausse de 63 %, et un carnet de commandes qui a quasi doublé à 462 milliards. La demande IA y dépasse l’offre, ce que la boîte dit elle-même pour justifier ses levées.
Ensuite les TPU. C’est l’argument que le marché sous-estime encore. Alphabet ne loue pas seulement des GPU Nvidia comme tout le monde, elle conçoit son propre silicium. Quand vous fabriquez vos puces d’entraînement et d’inférence, vous maîtrisez votre coût marginal de calcul là où vos concurrents subissent celui d’un fournisseur unique. Sur un cycle de capex à 185 milliards par an, contrôler le coût du calcul n’est pas un détail technique, c’est l’avantage compétitif central des dix prochaines années.
Je parie sur la couche calcul, pas sur la couche modèle
Et c’est exactement pour ça que je ne mise pas sur un fournisseur de modèles en particulier. Je suis un gros utilisateur de Claude, et ce depuis ses débuts. C’est aujourd’hui le meilleur outil pour ce que je fais. Mais soyons lucides : la couche modèle est contestable, et les prix baissent en continu. Si les coûts de Claude devaient grimper, je peux basculer du jour au lendemain vers un modèle chinois, un DeepSeek ou un Qwen, ou vers de l’open source que je fais tourner en local. La barrière de sortie est faible, c’est même tout l’intérêt de mon point de vue d’utilisateur, et c’est tout le problème du point de vue d’un investisseur qui voudrait parier sur un seul de ces labos.
Anthropic et OpenAI le savent parfaitement, eux qui louent du calcul un peu partout, chez AWS sur du Trainium, chez Google sur des TPU, chez Nvidia sur des GPU. Le pouvoir n’est pas chez celui qui écrit les poids du modèle ce trimestre, il est chez celui qui possède et conçoit le calcul. Lire Anthropic, c’est d’abord lire une entreprise de compute, ensuite une entreprise de chatbot.
Conclusion logique : je ne parie pas sur le modèle gagnant, je parie sur le propriétaire de l’usine. Alphabet vend du calcul, conçoit ses propres puces, encaisse plus de 70 milliards de free cash flow par an, et a racheté pour 346 milliards de ses propres actions depuis 2016. Le débat légitime sur Alphabet, c’est “le capex IA va-t-il comprimer durablement le cash flow”, une vraie question d’investisseur. Celui de SpaceX, c’est “la valorisation a-t-elle un rapport avec la réalité”. Ce n’est pas le même métier.
Le mot de la fin
Plusieurs entreprises lèvent des dizaines de milliards la même semaine pour financer l’intelligence artificielle. SpaceX vend l’avenir et fait payer le récit, OpenAI et Anthropic préparent la même expérience à des prix tout aussi vertigineux. En face, Alphabet vend des comptes, du calcul propriétaire et du cash, et fait venir Buffett à la table.
Pour un père de famille qui investit sur vingt ans, le choix n’a rien d’un dilemme. On regarde la fusée à la télé, on utilise le meilleur modèle du moment sans s’y attacher, et on met son argent dans la machine qui imprime du cash et fabrique les puces.
