La Grande Transmission : 9 000 milliards d’euros que l’État convoite

La Grande Transmission : 9 000 milliards d’euros que l’État convoite

D’ici 2040, la génération du baby-boom va transmettre un patrimoine colossal à ses descendants. Un transfert historique que le fisc français observe avec gourmandise.

On l’appelle « La Grande Transmission » ou le « Grand Transfert ». Derrière ces appellations pompeuses se cache une réalité démographique implacable : les baby-boomers, nés entre 1946 et 1964, vont progressivement disparaître. Et avec eux, un patrimoine accumulé pendant les Trente Glorieuses, la bulle immobilière et quarante ans de politiques monétaires accommodantes.

Les chiffres donnent le vertige : 9 000 milliards d’euros vont changer de mains d’ici 2040. Soit plus de deux fois la dette publique française. Soit l’équivalent de trois ans de PIB.

Évidemment, l’État français – toujours à la recherche de nouveaux gisements fiscaux plutôt que de réduire ses dépenses – a bien compris l’aubaine. La Fondation Jean Jaurès, think-tank proche du Parti Socialiste, a même produit un rapport en novembre 2024 proposant de doubler le rendement de l’impôt sur les successions. 400 milliards d’euros supplémentaires sur 15 ans, rien que ça.

Les chiffres de la Grande Transmission

Commençons par les fondamentaux. Les plus de 60 ans représentent 25% de la population française mais détiennent 60% du patrimoine immobilier total. Cette concentration s’explique par une conjonction historique unique : croissance des Trente Glorieuses, accès facilité à la propriété, envolée des prix immobiliers depuis les années 2000.

L’économiste André Masson le résume parfaitement : « Le patrimoine privé équivalait à deux fois le PIB dans les années 1950, c’est six fois aujourd’hui. Le patrimoine s’est accumulé et il a vieilli. »

Projections du flux successoral

AnnéeFlux annuel% du PIB
2025464 Md€~15%
2030529 Md€17,5%
2040677 Md€>20%

Source : Fondation Jean Jaurès, INSEE

L’explosion des recettes fiscales sur les successions

C’est peut-être le graphique le plus parlant pour comprendre l’appétit de Bercy. Les recettes des droits de succession ont plus que doublé en 12 ans, passant de 7 milliards d’euros en 2011 à 16,6 milliards en 2023.

Évolution des recettes fiscales (en milliards d’euros)

AnnéeSuccessionsTotal DMTGÉvolution
20117,0 Md€~9 Md€Base
201712,8 Md€14,1 Md€+83%
201915,3 Md€17,4 Md€+119%
2022~15 Md€18,7 Md€+108%
202316,6 Md€20,9 Md€+137%

DMTG = Droits de Mutation à Titre Gratuit (successions + donations). Source : Cour des comptes, DGFiP

En 2023, les droits de mutation à titre gratuit ont rapporté près de 21 milliards d’euros au Trésor public, en hausse de 12% par rapport à 2022. Et ce n’est que le début : avec l’arrivée massive des successions de baby-boomers, ces recettes vont mécaniquement exploser.

La France, championne du monde de la taxation des héritages

Avec 0,74% du PIB prélevé sur les successions et donations, la France est au premier rang de l’OCDE. Loin, très loin devant ses voisins européens.

Comparaison internationale (% du PIB)

PaysPoids des DMTG
🇫🇷 France0,74%
🇧🇪 Belgique0,70%
🇩🇪 Allemagne0,30%
🇬🇧 Royaume-Uni0,20%
🇺🇸 États-Unis0,10%
🇮🇹 Italie0,05%
🇨🇭 Suisse, 🇵🇹 Portugal…0% (supprimés)

Source : OCDE. 9 pays de l’OCDE ont totalement supprimé les droits de succession.

La moyenne européenne est à 0,20% du PIB. Pour s’aligner sur nos voisins, il faudrait diviser par trois notre fiscalité successorale, soit environ 7 milliards d’euros de moins par an. Mais évidemment, dans un pays où la dépense publique représente 57% du PIB, personne n’envisage de baisser les impôts.

Le grand paradoxe : une fiscalité lourde… qui ne touche presque personne

Voici le secret le mieux gardé de la fiscalité française : malgré des taux faciaux pouvant atteindre 45% en ligne directe et 60% pour les non-parents, 80% des successions en ligne directe ne paient aucun impôt.

Comment est-ce possible ? Grâce aux abattements : 100 000 € par enfant, renouvelable tous les 15 ans. Grâce à l’assurance-vie : 152 500 € par bénéficiaire exonérés. Grâce au Pacte Dutreil : 75% d’exonération sur les transmissions d’entreprises.

Le taux moyen effectif d’imposition n’est que de 10%

En ligne directe, ce taux tombe même à 8%. Ce sont les successions en ligne indirecte (frères, sœurs, neveux) qui supportent l’essentiel de la charge, avec un taux moyen de 32%.

Le résultat ? Un système doublement injuste : les classes moyennes qui ont accumulé un patrimoine immobilier se retrouvent taxées, tandis que les très grandes fortunes utilisent des montages sophistiqués pour réduire drastiquement leur facture.

Le Pacte Dutreil : le scandale révélé par la Cour des comptes

En novembre 2025, la Cour des comptes a publié un rapport explosif sur le Pacte Dutreil. Ce dispositif, censé faciliter la transmission des entreprises familiales, était officiellement chiffré à 500 millions d’euros par an par Bercy.

La réalité ? 5,5 milliards d’euros en 2024. Soit 11 fois plus que l’estimation officielle.

Pire encore : 1% des bénéficiaires captent 65% de cette dépense fiscale. Les 110 plus gros bénéficiaires ont profité d’un avantage fiscal moyen de… 30 millions d’euros chacun.

Et l’impact sur l’emploi et l’investissement ? Quasi nul, selon l’Institut des Politiques Publiques. Les entreprises transmises sous Pacte Dutreil n’investissent pas plus et n’embauchent pas plus que les autres.

Le retour de la société d’héritiers

Au-delà des chiffres fiscaux, la Grande Transmission pose une question fondamentale : la France est-elle en train de redevenir une « société d’héritiers » ?

Les données sont sans appel. La fortune héritée représente aujourd’hui 60% du patrimoine total des ménages, contre 35% au début des années 1970. En 2024, 1% des Français détient 24% du patrimoine national, contre 16% en 1984.

La mobilité sociale intergénérationnelle stagne : seuls 9,7% des enfants du quintile le plus pauvre accèdent au quintile le plus riche. L’ascenseur social n’est pas en panne, il est bloqué.

Comme le note justement un rapport de l’INSEE, les individus qui entament leur carrière restent dans la même échelle de rémunération : près des deux tiers n’ont pas changé de catégorie 18 ans plus tard. S’enrichir par le travail seul devient quasi impossible.

Ce que ça signifie pour toi, bon père de famille

Face à cette Grande Transmission, deux attitudes possibles :

1. Subir passivement les évolutions fiscales qui ne manqueront pas d’arriver. Le rapport de la Fondation Jean Jaurès propose un « Impôt sur les Grandes Successions » avec un taux de 50% au-dessus de 6 millions d’euros. Avec le poids politique du PS dans la configuration actuelle, ces idées pourraient bien devenir réalité.

2. Anticiper et optimiser dès maintenant. Les outils existent : donation en nue-propriété, assurance-vie bien structurée, démembrement de propriété, donation-partage transgénérationnelle. Chaque année qui passe sans transmission est une année perdue fiscalement.

Les leviers à activer maintenant

Donation aux enfants : 100 000 € par parent et par enfant, tous les 15 ans, en franchise d’impôt. Un couple avec deux enfants peut transmettre 400 000 € net de droits tous les 15 ans.

Don familial de sommes d’argent : 31 865 € supplémentaires par enfant ou petit-enfant, sous conditions d’âge du donateur (<80 ans) et du donataire (>18 ans).

Assurance-vie : verser avant 70 ans pour bénéficier de l’abattement de 152 500 € par bénéficiaire. Au-delà de 70 ans, seul un abattement global de 30 500 € s’applique.

Démembrement de propriété : donner la nue-propriété tout en conservant l’usufruit. Plus le donateur est jeune, plus l’économie fiscale est importante.

Conclusion : prépare-toi au hold-up fiscal

La Grande Transmission est inéluctable. 9 000 milliards d’euros vont changer de mains. L’État français, englué dans une dette de 3 200 milliards et incapable de réduire ses dépenses, voit dans ce magot une opportunité historique de renflouer ses caisses.

Ne sois pas naïf. Les règles du jeu vont changer. Les abattements pourraient être réduits, le délai de rappel fiscal allongé, les niches fiscales rabotées. La présidente de l’Assemblée nationale a qualifié l’héritage de « truc qui tombe du ciel » – le ton est donné.

En tant que bon père de famille, tu as une responsabilité :

Transmettre intelligemment, c’est transmettre maintenant.

Chaque année d’attente, c’est potentiellement une fenêtre fiscale qui se ferme. Consulte un notaire, un CGP, structure ta transmission. Tes enfants te remercieront.