Une étude du MIT publiée cette semaine (donc réalisée avant la sortie de Gemini 3 par Alphabet / Google) révèle que l’intelligence artificielle peut déjà remplacer près de 12% de la main-d’œuvre américaine — soit 1 200 milliards de dollars de salaires. Pendant ce temps, le silence des responsables politiques est assourdissant.
L’iceberg que personne ne veut voir
Le 26 novembre 2025, le Massachusetts Institute of Technology a publié une étude qui devrait faire trembler tous les travailleurs cols blancs. Intitulée “Project Iceberg”, cette recherche menée avec le Oak Ridge National Laboratory a créé un outil de simulation baptisé “Iceberg Index” qui modélise l’interaction de 151 millions de travailleurs américains avec les outils d’intelligence artificielle.
Le verdict est sans appel : 11,7% des emplois américains sont d’ores et déjà automatisables par l’IA. Pas dans 10 ans. Pas dans 5 ans. Aujourd’hui.
Ce chiffre représente 1 200 milliards de dollars de salaires annuels, principalement concentrés dans la finance, la santé et les services professionnels — autrement dit, les métiers de bureau que l’on pensait protégés.
La partie émergée vs la partie immergée
L’étude du MIT met en lumière un décalage majeur dans notre perception du phénomène. Si l’on se concentre uniquement sur les licenciements actuels dans la tech et l’informatique — ce que les chercheurs appellent le “Surface Index” — l’exposition ne représente que 2,2% de la masse salariale totale, soit environ 211 milliards de dollars.
Mais c’est seulement la partie émergée de l’iceberg.
En dessous de la surface se cachent les véritables zones d’exposition : les ressources humaines, la logistique, l’administration, la finance d’entreprise. Des fonctions souvent négligées dans les prévisions d’automatisation, mais qui représentent le gros des 1 200 milliards de dollars de salaires menacés.
Fait notable : les États de la “Rust Belt” américaine comme l’Ohio, le Michigan et le Tennessee affichent des valeurs modestes sur l’indice de surface, mais des expositions massives sur l’Iceberg Index — tirées par les emplois cognitifs de support à l’industrie : analyse financière, coordination administrative, services professionnels.
Le silence assourdissant des politiques
Face à cette déferlante annoncée, que font nos dirigeants ? Aux États-Unis, quelques voix isolées tentent d’alerter l’opinion. En France et en Europe ? Le néant.
Aux États-Unis : des alertes ignorées
Le sénateur démocrate Mark Warner (Virginie) est l’un des rares à tirer la sonnette d’alarme. Dans une interview à Bloomberg la semaine dernière, il a prédit que le taux de chômage des jeunes diplômés pourrait atteindre 25% dans les deux à trois prochaines années si rien n’est fait.
« Cela pourrait créer un niveau de disruption sociale sans précédent. Je pense que d’ici 2028, ce sera l’un des enjeux les plus importants. »
— Sénateur Mark Warner
Le constat est d’autant plus alarmant que le chômage des 20-24 ans diplômés a déjà atteint 9,3% en août 2025 — son plus haut niveau hors pandémie depuis 2014. Warner pointe notamment la disparition des postes d’entrée : les grandes banques réduisent déjà leurs programmes de stages.
Avec le sénateur républicain Josh Hawley, Warner a introduit un projet de loi bipartisan exigeant que les entreprises et agences fédérales déclarent trimestriellement les emplois impactés par l’IA. Mais Warner lui-même reconnaît l’impasse législative : « En termes de vrai projet de loi, je ne vois pas beaucoup de chances. Je ne pense pas qu’il se passe quoi que ce soit de réel à ce stade. »
Le “parrain de l’IA” sonne l’alarme
Geoffrey Hinton, prix Nobel 2024 et considéré comme le “parrain de l’intelligence artificielle” pour ses travaux fondateurs sur les réseaux de neurones, a tenu des propos encore plus alarmants lors d’une conférence avec Bernie Sanders à Georgetown University le 18 novembre.
« Les personnes qui perdent leur emploi n’auront pas d’autres emplois vers lesquels se tourner. Si l’IA devient aussi intelligente que les humains — ou plus — tout travail qu’ils pourraient faire peut être fait par l’IA. Cette fois, c’est vraiment différent. »
— Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique 2024
Hinton va plus loin : selon lui, l’industrie de l’IA ne peut tout simplement pas être rentable sans remplacer massivement le travail humain. Les milliardaires de la tech — Musk, Zuckerberg, Ellison — « parient sur le remplacement massif des travailleurs » sans avoir réfléchi aux conséquences : « Si les travailleurs ne sont pas payés, il n’y a personne pour acheter leurs produits. »
Bernie Sanders, de son côté, a publié un rapport en octobre estimant que près de 100 millions d’emplois américains pourraient être éliminés par l’automatisation au cours de la prochaine décennie.
En France : le grand silence
Et en France ? Le contraste est saisissant. Aucun débat parlementaire sérieux sur le sujet. Aucune projection officielle sur l’impact de l’IA sur l’emploi français. Le gouvernement a annoncé début 2025 un plan de 4 milliards d’euros pour former un million de salariés aux compétences numériques — une goutte d’eau face au tsunami qui s’annonce.
Nos politiques préfèrent débattre de la réforme des retraites, du déficit public, des franchises médicales. Des sujets certes importants, mais qui risquent de devenir secondaires si 10 à 15% de la population active se retrouve structurellement inemployable.
L’Unédic elle-même, dans un récent panorama sur l’IA et l’emploi, reconnaît que « l’intelligence artificielle a acquis assez rapidement le statut de révolution technologique » mais se contente d’observer que « la transformation ne se fera pas dans une grande vague soudaine ». Une vision qui semble déjà dépassée par les faits.
Ce que cela signifie pour votre patrimoine
En tant que lecteur de Bon Père de Famille, vous vous demandez sans doute : concrètement, qu’est-ce que cela change pour moi ?
1. Repensez les choix de carrière de vos enfants
L’étude du MIT est claire : les emplois les plus exposés sont les fonctions administratives, financières et de services professionnels. Si vos enfants s’orientent vers ces filières, assurez-vous qu’ils développent des compétences complémentaires difficiles à automatiser : créativité, relations humaines complexes, travail physique qualifié.
Les métiers manuels qualifiés, paradoxalement, pourraient mieux résister. Comme le note l’étude, le Tennessee mise sur ses secteurs de santé, énergie nucléaire, manufacturing et transport — des domaines qui « dépendent encore fortement du travail physique ».
2. Diversifiez au-delà des actions tech
Les géants de l’IA (Nvidia, Microsoft, Google, Amazon) ont certes des perspectives de croissance, mais leur valorisation intègre déjà des scénarios très optimistes. Plus problématique : si l’IA provoque un chômage de masse, qui achètera les produits et services de l’économie ?
Geoffrey Hinton pose la bonne question : les milliardaires de la tech n’ont pas réfléchi au fait que sans consommateurs solvables, leur empire s’effondre. Gardez une allocation diversifiée et ne mettez pas tous vos œufs dans le panier de la tech américaine.
3. Constituez une épargne de précaution renforcée
Si vous ou votre conjoint travaillez dans un secteur exposé (finance, administration, services aux entreprises, juridique, comptabilité), il est prudent d’augmenter votre matelas de sécurité. Les transitions professionnelles forcées prennent du temps, et les indemnités chômage ne compensent qu’une partie de la perte de revenus.
Visez 12 à 18 mois de dépenses courantes en épargne liquide si vous êtes dans une profession à risque.
4. L’immobilier : attention aux zones dépendantes des cols blancs
La valeur de l’immobilier dépend in fine de la capacité des habitants à payer leur loyer ou leur crédit. Les quartiers d’affaires et zones résidentielles prisées des cadres pourraient souffrir si le chômage des cols blancs explose. À l’inverse, les zones avec une économie diversifiée (industrie, santé, services à la personne) pourraient mieux résister.
Conclusion : préparez-vous, personne ne le fera pour vous
L’étude du MIT n’est pas une prédiction catastrophiste d’un énième futurologue. C’est une analyse rigoureuse, basée sur la simulation de 151 millions de travailleurs, 32 000 compétences et 923 métiers. Elle nous dit que la capacité technique de remplacer 12% des emplois existe déjà.
La question n’est plus “si” mais “quand” — et surtout “à quelle vitesse”.
Pendant ce temps, nos politiques regardent ailleurs. Aux États-Unis, le sénateur Warner reconnaît qu’aucune législation sérieuse n’est en vue. En France, le sujet n’existe tout simplement pas dans le débat public.
Comme toujours, c’est à vous de prendre vos responsabilités. Formez-vous, diversifiez vos compétences, sécurisez votre épargne, anticipez pour vos enfants. Car quand la vague arrivera — et elle arrivera — ceux qui n’auront pas préparé leur arche de Noé risquent de se noyer.
Sources : MIT Project Iceberg (novembre 2025), CNBC, Bloomberg, Fortune, Georgetown Institute of Politics and Public Service, Bureau of Labor Statistics.
