Il y a une expression que les dirigeants adorent sortir quand une catastrophe leur tombe dessus : « Qui aurait pu prédire ? ». On l’a entendue pour les subprimes. Pour le Covid. Pour l’inflation post-2022. Et on va bientôt l’entendre dans la bouche des patrons des grandes banques françaises quand ils réaliseront que Revolut est en train de leur prendre le marché.
Sauf que cette fois, la réponse est simple. N’importe qui. N’importe quel usager. N’importe quel client qui a un jour ouvert l’application Revolut à côté de celle de sa banque traditionnelle.
Ma mère a 82 ans. Elle utilise Revolut. Elle consulte son solde, elle suit ses dépenses, elle envoie de l’argent. Toute seule. Sans m’appeler. Le site Internet de son Crédit Mutuel de Bretagne, en revanche, c’est une horreur. Même pour moi, et je bosse dans la tech depuis trente ans. Interface confuse, parcours utilisateur incompréhensible, des menus dans des menus. Si une femme de 82 ans préfère l’app d’une fintech britannique au portail web de sa banque bretonne historique, peut-être que le problème n’est pas l’utilisateur.
Les chiffres qui dérangent
Posons les faits. Début 2026, Revolut revendique 7 millions de clients en France. En un an, sur la seule année 2025, la néobanque a acquis 2,5 millions de nouveaux utilisateurs dans l’Hexagone. Une croissance de 56 %. La France est devenue le marché le plus dynamique de Revolut au niveau mondial, devant le Royaume-Uni lui-même.
En face, BoursoBank, leader historique de la banque en ligne et filiale de Société Générale, affiche 8,8 millions de clients fin 2025. L’écart se resserre vite. Antoine Le Nel, responsable croissance chez Revolut, l’a dit clairement : si Revolut reproduit 2025, elle passe de 7 à 9,5 millions de clients et dépasse BoursoBank cette année.
Objectif affiché : 10 millions de clients d’ici 2027, première banque en ligne de France.
Et Revolut est rentable. Depuis quatre ou cinq ans. 920 millions d’euros de profit en 2024. La marge est réinvestie dans le produit et la croissance. Ce n’est pas un feu de paille.
Quand l’ancien patron de la SocGén rejoint l’ennemi
Il y a un fait qui résume toute la situation.
En septembre 2025, Revolut a nommé Frédéric Oudéa président de sa filiale Europe de l’Ouest, basée à Paris. Frédéric Oudéa, c’est l’ancien PDG de Société Générale. Quinze ans à la tête du groupe, de 2008 à 2023. C’est lui qui a supervisé le développement de BoursoBank, qu’il appelle lui-même « son bébé ».
Il rejoint Revolut. Et il déclare publiquement que Revolut est « à la pointe de la banque de détail en Europe ».
Avec lui, Béatrice Cossa-Dumurgier, passée par BNP Paribas et par le conseil d’administration de Société Générale, nommée directrice générale de la même filiale. Les banques françaises forment les dirigeants qui vont construire leur concurrent le plus dangereux.
Ce que n’importe quel usager voit dès le premier jour
Pourquoi « qui aurait pu prédire » est une question absurde ici ? Parce que la différence saute aux yeux de n’importe qui, dès les premières minutes. Pas besoin d’être analyste ou consultant. Il suffit d’avoir un téléphone.
Ouvrir un compte. Revolut : cinq minutes, une pièce d’identité, un selfie. Terminé. Banque traditionnelle : rendez-vous dans trois semaines, trois bulletins de salaire, justificatif de domicile, quatorze pages à signer, carte reçue par courrier dix jours plus tard.
Les notifications. Vous payez un café. Revolut vous dit immédiatement combien, où, et ce qui reste sur le compte. Votre banque ? L’opération apparaîtra entre demain et jeudi, probablement sous un libellé que personne ne comprend.
Les frais à l’étranger. Revolut applique le taux interbancaire, sans commission sur les paiements. Un avis Trustpilot résume bien le contraste : un client raconte que sa banque française lui a facturé 18 € de frais sur un seul paiement à l’étranger. Revolut : zéro.
Le virement entre amis. Sur Revolut, c’est instantané entre comptes, sans demander d’IBAN à personne. Chez les banques françaises, le virement instantané a mis des années à arriver. Certaines le facturent encore.
Là où ça devient vraiment concret
Au-delà de ces différences visibles, il y a des situations du quotidien où l’écart entre Revolut et une banque traditionnelle devient presque absurde.
La carte compromise. Votre numéro de carte fuite dans une base de données piratée, ou un commerçant douteux vous débite à tort. Chez Revolut, vous gelez la carte en un tap, vous en commandez une nouvelle, elle arrive en quelques jours. Pas de lettre recommandée, pas de formulaire en agence, pas trois semaines d’attente. Chez certaines banques traditionnelles, le processus de remplacement est tellement lourd qu’on finit par se demander si la complexité n’est pas volontaire, histoire de décourager les clients de demander le remboursement des opérations frauduleuses.
La suspension d’un prélèvement. Vous voulez bloquer un prélèvement automatique. Un abonnement oublié, un prestataire qui vous débite encore alors que vous avez résilié il y a deux mois. Sur Revolut, c’est dans l’app, en quelques secondes. Vous voyez la liste de vos prélèvements actifs, vous en bloquez un, c’est fait. Essayez de faire la même chose au Crédit Mutuel ou au Crédit Agricole. Si vous trouvez l’option dans le parcours en ligne, bravo. Pour beaucoup de clients, ça se termine par un appel au conseiller (qui n’est disponible que du mardi au vendredi, de 9h à 16h30), ou par un passage en agence.
Le support client. Votre question est simple : vous ne comprenez pas un débit, vous voulez vérifier quelque chose. Sur Revolut, le chat dans l’app répond en quelques minutes, souvent moins de cinq. Le support est disponible 24h/24, 7j/7. Chez votre banque de réseau, c’est vingt minutes au téléphone à naviguer dans un serveur vocal, avec le risque d’entendre « votre conseiller est actuellement indisponible, veuillez rappeler ultérieurement ».
Aucune de ces situations n’est exceptionnelle. Ce sont des choses banales qui arrivent à tout le monde. Et chaque fois, la différence d’expérience est tellement flagrante qu’elle suffit à convaincre un client de ne plus jamais revenir.
L’archaïsme en héritage
Alors pourquoi les banques françaises n’ont-elles pas réagi ? La réponse est toujours la même, à trois niveaux.
Le premier, c’est la rente. Quand vous avez des dizaines de millions de clients captifs et des revenus confortables en frais de tenue de compte, commissions d’intervention et frais de carte, votre priorité n’est pas d’améliorer l’expérience. C’est de protéger la marge. Dans ce modèle, chaque innovation est d’abord un coût, jamais une nécessité.
Le deuxième, c’est l’infrastructure. Les systèmes informatiques des grandes banques françaises datent des années 80 et 90. Des couches et des couches de logiciel empilées sur des décennies, maintenues par des équipes de moins en moins nombreuses, sur des technologies que plus personne n’apprend à l’école. Le site du Crédit Mutuel de Bretagne que ma mère déteste, ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est le résultat de trente ans d’empilement technique sans jamais remettre à plat. Revolut déploie une fonctionnalité en quelques semaines. Une banque de réseau met parfois dix-huit mois à modifier l’affichage d’un relevé de compte.
Le troisième, c’est le mépris structurel du client. Pas conscient, pas volontaire, mais bien réel. Quand votre modèle repose sur la complexité (des frais que personne ne comprend, des conditions générales de 47 pages, des produits vendus en rendez-vous obligatoire), la simplicité n’est pas un objectif. C’est une menace. Rendre les choses simples, c’est donner au client les moyens de comparer, de partir, de ne plus subir. Les banques traditionnelles n’ont jamais eu intérêt à ça.
BoursoBank : bien, mais pas suffisant
Il serait injuste d’ignorer BoursoBank, qui reste un bon produit. 8,8 millions de clients, une rentabilité atteinte, une application dans le top 3 mondial selon Sia Partners. BoursoBank a prouvé qu’une banque en ligne pouvait fonctionner en France.
Mais BoursoBank reste adossée à Société Générale, avec les contraintes d’une maison-mère traditionnelle. L’encours moyen par client stagne autour de 9 000 euros. Beaucoup de nouveaux clients venaient pour la prime de bienvenue, pas par conviction. D’ailleurs, BoursoBank a suspendu ses primes et son programme de parrainage début 2026 pour limiter ces effets d’aubaine.
Revolut n’a jamais eu besoin de payer les gens pour qu’ils ouvrent un compte. Sa croissance repose sur le bouche-à-oreille et l’effet réseau. Un ami vous envoie de l’argent via Revolut, vous n’avez pas l’app, vous la téléchargez pour récupérer votre argent. Et vous ne la désinstallez jamais. Aucune prime de bienvenue ne peut reproduire ça.
Un milliard d’euros sur la table
Revolut ne se contente pas de sa croissance organique. Au sommet Choose France de mai 2025, la fintech a annoncé un investissement d’un milliard d’euros en France sur trois ans. Paris est le siège de ses opérations pour toute l’Europe de l’Ouest. Les effectifs français sont passés de 263 à 382 entre mai 2025 et début 2026, et l’objectif est d’atteindre 1 000 à 1 500 personnes.
Revolut a aussi déposé une demande de licence d’établissement de crédit auprès de l’ACPR. Le jour où elle l’obtient, elle pourra proposer du Livret A, du LDDS, du PEA, et à terme du crédit immobilier. Les dernières pièces manquantes pour devenir une vraie banque principale en France.
Ce que ça change pour votre épargne
En tant qu’épargnant, cette bataille nous concerne directement.
La concurrence entre Revolut et BoursoBank va mécaniquement tirer les offres vers le haut. Les frais baissent, les services s’améliorent. Si vous payez encore des frais de tenue de compte ou des commissions d’intervention chez une banque de réseau, posez-vous la question de savoir pourquoi.
Revolut propose du courtage (actions, ETF, crypto) directement dans l’app. Pour un investisseur en ETF, c’est une option de plus, même si pour le moment un PEA chez un courtier spécialisé reste fiscalement plus intéressant pour les résidents français.
Le jour où Revolut proposera un PEA ou un Livret A, les banques en ligne françaises devront encore monter d’un cran. Et ça, c’est bon pour nous.
« Qui aurait pu prédire ? »
Tout le monde.
Ma mère de 82 ans aurait pu prédire. Elle qui utilise Revolut toute seule et qui galère sur le site du Crédit Mutuel de Bretagne. Elle n’a pas lu de rapport McKinsey. Elle n’a pas d’abonnement aux Echos. Mais elle sait faire la différence entre un truc simple et un truc compliqué.
Quand une entreprise propose d’ouvrir un compte en cinq minutes, de bloquer un prélèvement en deux taps, de geler une carte compromise sans passer par un conseiller, de payer sans frais à l’étranger et d’avoir une réponse du support en quelques minutes, les clients viennent. C’est pas plus compliqué que ça.
Le fait que l’ancien patron de Société Générale ait choisi de rejoindre Revolut plutôt que de défendre le système qu’il a contribué à bâtir devrait suffire comme signal d’alarme. Même ceux qui ont passé leur carrière au sommet de la banque traditionnelle savent où ça va.
Pour les banques françaises, il est probablement trop tard pour « prédire ». La vraie question, c’est si elles sont encore capables de réagir.
