Lundi noir, semaine noire : quand l’or noir et la pierre noire font trembler les marchés

Ce lundi 9 mars 2026, les écrans rouges clignotent partout dans le monde. Les marchés asiatiques ont ouvert dans un bain de sang : le KOSPI coréen a déclenché un coupe-circuit après une chute de près de 8 %, le Nikkei japonais a plongé de plus de 6 %, et Taïwan, au cœur de la chaîne des semi-conducteurs, a lâché près de 5 %. L’Europe s’apprête à suivre, et les futures américains annoncent une ouverture difficile. On se dirige peut-être vers la pire semaine boursière depuis octobre dernier.

Deux mots résument cette tempête : or noir et pierre noire.

L’or noir : le pétrole comme détonateur

Depuis les frappes coordonnées des États-Unis et d’Israël sur l’Iran le 28 février dernier, le prix du baril n’a cessé de flamber. Le Brent, qui évoluait autour de 70 dollars fin février, a franchi les 100 dollars dimanche, un niveau plus vu depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. Le WTI a clôturé vendredi au-dessus de 90 dollars, en hausse de plus de 12 % sur la seule journée. Depuis le début du conflit, la hausse cumulée dépasse les 25 %.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial et une part significative du GNL, est devenu une zone quasi-impraticable. Les transits de pétroliers sont tombés à 4 navires par jour contre 24 en moyenne. Plusieurs tankers ont été touchés par des projectiles iraniens, et les armateurs refusent désormais d’y engager leurs navires sans garanties.

Les conséquences sont en cascade : l’Arabie saoudite, les Émirats, l’Irak et le Koweït ont suspendu une partie de leurs exportations. Les capacités de stockage du Golfe arrivent à saturation. Certains champs pétroliers du Moyen-Orient commencent à réduire leur production, faute de pouvoir expédier. Et même en cas de cessez-le-feu rapide, la remise en route de ces installations prendra des semaines, voire des mois selon les analystes de Rystad Energy.

Goldman Sachs a relevé ses prévisions : si la fermeture du détroit se prolonge au-delà de cinq semaines, le baril pourrait atteindre 100 dollars (ce qui est déjà fait), voire 150 dollars selon certains analystes de Kpler. Un choc pétrolier de cette ampleur pourrait coûter 0,1 point de PIB aux États-Unis pour chaque hausse de 20 dollars du baril, et ajouter 0,4 point à l’inflation. Autant dire que les baisses de taux de la Fed sont repoussées aux calendes grecques.

La pierre noire : BlackRock, signal d’alarme systémique

L’autre secousse de la semaine vient du monde de la gestion d’actifs. Vendredi 6 mars, BlackRock, le plus gros gestionnaire d’actifs au monde avec 12 500 milliards de dollars sous gestion, a annoncé qu’il limitait les rachats de son fonds phare de crédit privé, le HPS Corporate Lending Fund (HLEND), un véhicule de 26 milliards de dollars.

Les investisseurs avaient demandé le rachat de 9,3 % de la valeur nette du fonds, soit environ 1,2 milliard de dollars. BlackRock a plafonné les remboursements à 5 %, ne restituant que 620 millions. C’est la première fois depuis la création du fonds que le seuil de rachat trimestriel est dépassé.

L’action BlackRock a chuté jusqu’à 8 % vendredi. Et l’onde de choc s’est propagée à tout le secteur : KKR, Ares Management, Carlyle, Apollo, Blue Owl, tous ont perdu entre 5 et 6 % dans la foulée.

Pourquoi c’est un signal fort ? Parce que BlackRock n’est pas seul. Quelques jours plus tôt, Blackstone avait relevé son plafond de rachat de 5 à 7 % sur son fonds de 82 milliards de dollars et injecté 400 millions de ses propres deniers pour honorer les demandes. Blue Owl avait déjà gelé les rachats d’un de ses fonds en janvier, remplaçant les remboursements par des reconnaissances de dette. Ces fonds de crédit privé, conçus pour offrir aux investisseurs particuliers aisés un accès au marché du prêt non coté, révèlent aujourd’hui leur talon d’Achille : un décalage structurel de liquidité. L’argent entre facilement, mais il ne peut pas sortir aussi vite, car les prêts sous-jacents sont illiquides. Quand la panique s’installe, les sorties s’accumulent et les gestionnaires n’ont d’autre choix que de fermer le robinet.

Un analyste de Morningstar l’a résumé crûment : cela devrait servir d’avertissement à toute l’industrie et aux régulateurs sur les risques des fonds illiquides ouverts aux particuliers. Ironiquement, le private equity est pourtant devenu la coqueluche des chaînes YouTube finance ces derniers mois, présenté comme le nouveau Graal du rendement. On mesure aujourd’hui le décalage entre le marketing et la réalité quand les rachats sont bloqués.

Mon choix : solder les lignes à risque avant la tempête

Je ne suis pas trader. Mon approche est celle d’un investisseur de long terme, orienté ETF, qui consulte ses positions une fois par semaine, pas toutes les cinq minutes. Mais face à la convergence de ces signaux (choc pétrolier majeur, crise de confiance sur le crédit privé, marchés asiatiques en déroute), j’ai pris une décision inhabituelle pour moi : solder une bonne partie de mes lignes à risque.

Concrètement, j’ai vendu (avec l’aide de ChatGPT pour identifier les expositions les plus vulnérables dans mon portefeuille) :

  • Des ETF semi-conducteurs, secteur ultra-sensible aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement asiatique, et Taïwan est au cœur de la tempête.
  • Des ETF NASDAQ/tech, parce que les valeurs de croissance souffrent mécaniquement quand les taux montent et que l’inflation revient. La rotation hors des mégacaps tech est déjà amorcée.
  • Un ETF transport maritime (le très rémunérateur Hoegh Autoliners, entre autres), parce que si le conflit bloque le commerce mondial via Ormuz, les acteurs du shipping sont directement impactés.
  • L’ETF World Quality sur le compte de mon fils, pour réduire l’exposition globale de son portefeuille.

En revanche, j’ai conservé les valeurs défensives et de conviction long terme : Berkshire Hathaway (la forteresse de Buffett, taillée pour les crises), les métaux précieux, la Suisse. Ce sont des positions que je garde quoi qu’il arrive.

La leçon technique : pourquoi il ne faut JAMAIS vendre au marché

En passant ces ordres de vente sur mes trois courtiers (PEA et CTO), j’ai systématiquement utilisé des ordres à cours limité. Jamais d’ordre au marché. Et c’est une règle absolue que je recommande à tout investisseur particulier, surtout dans un contexte de forte volatilité.

Qu’est-ce qu’un ordre au marché ?

Un ordre au marché signifie : « vendez tout de suite, peu importe le prix. » Votre courtier exécute l’ordre au meilleur prix disponible à l’instant T. En temps normal, sur un ETF très liquide comme un S&P 500 coté sur Euronext, l’écart entre ce que vous espérez et ce que vous obtenez est minime, quelques centimes.

Mais en période de panique, cet écart (le spread entre le prix acheteur et le prix vendeur) peut exploser. Et si vous passez votre ordre avant l’ouverture du marché, c’est encore pire : il n’y a pas de prix de référence fiable, pas de market maker actif, et votre ordre sera exécuté au prix d’ouverture, qui peut être très éloigné du dernier cours de clôture.

L’exemple concret de ce lundi

Imaginez : vendredi, votre ETF NASDAQ clôture à 100 €. Le week-end, le pétrole franchit les 100 dollars, les futures plongent. Vous paniquez dimanche soir et placez un ordre de vente au marché pour lundi matin. À l’ouverture, le premier prix disponible est à 94 €. Votre ordre est exécuté à 94 €. Vous avez « offert » 6 % de votre capital.

Avec un ordre à cours limité, vous auriez fixé un plancher, par exemple 97 €. Si le marché ouvre en dessous et remonte rapidement (ce qui arrive souvent après un gap baissier), votre ordre peut être exécuté à un bien meilleur prix. Et s’il ne remonte pas ? Votre ordre n’est tout simplement pas exécuté, ce qui vous laisse le temps de réévaluer la situation à tête reposée.

La règle d’or

Toujours utiliser un ordre à cours limité. Toujours. Surtout en période de volatilité. Surtout avant l’ouverture des marchés. C’est la seule façon de garder le contrôle sur le prix de vos transactions.

La subtilité méconnue : tous les ETF ne se vendent pas au même moment

Un point que beaucoup d’investisseurs français ignorent : tous les ETF cotés sur Euronext ne permettent pas de trader aux mêmes horaires, même s’ils suivent des indices américains.

Les ETF cotés en Europe sur des sous-jacents US

La plupart des ETF européens (Amundi, iShares, Xtrackers…) répliquant le S&P 500, le NASDAQ ou des secteurs américains sont cotés sur Euronext Paris. Leurs horaires de trading sont ceux d’Euronext : 9h00 à 17h30, heure de Paris. Cela signifie que vous pouvez passer vos ordres le matin, bien avant l’ouverture de Wall Street à 15h30.

Mais attention : le prix de ces ETF en matinée est une estimation. Le marché sous-jacent (les actions américaines) n’est pas encore ouvert. Le prix est calculé par les market makers sur la base des futures, des mouvements de change EUR/USD, et de leur anticipation de l’ouverture US. Le spread est donc plus large, et le prix moins fiable.

La fenêtre optimale

L’idéal, pour un ETF à sous-jacent américain coté sur Euronext, est de passer son ordre entre 15h30 et 17h30, quand les marchés américains sont ouverts et que les prix des ETF européens reflètent la réalité du marché US. Le spread est alors minimal et l’exécution plus juste.

Le cas particulier de certains courtiers

Sur certains courtiers français, il est possible de trader directement des actions ou ETF cotés sur le NYSE ou le NASDAQ. Dans ce cas, les horaires de trading sont ceux du marché américain : 15h30 à 22h00, heure de Paris. Impossible donc de vendre à 9h du matin. C’est une différence importante à connaître selon votre support.

En résumé : un ETF iShares S&P 500 UCITS coté sur Euronext Paris peut se vendre dès 9h, mais avec un spread élargi et un prix estimé. Le même tracker, s’il est acheté directement sur le marché US via votre CTO, ne pourra se vendre qu’à partir de 15h30.

Retour d’expérience : trois courtiers, trois réalités

Ce matin, j’ai pu mesurer concrètement les différences entre courtiers. Sur mes trois intermédiaires, Bourse Direct a été le seul sur lequel je n’ai pas pu exécuter 100 % de mes opérations prévues dès l’ouverture. Plus précisément, la vente de l’ETF NASDAQ sur le CTO de mon fils a nécessité un peu de patience. L’ordre a finalement été exécuté à 9h30, soit trente minutes après l’ouverture d’Euronext. Rien de dramatique, mais dans un contexte où chaque minute compte et où les cours dévissent, cette demi-heure peut coûter cher.

Le cas Nvidia : vendu à 9h sur Revolut, toujours en attente à 10h21 sur Bourse Direct

Voilà un exemple très parlant de la différence entre courtiers « nouvelle génération » et courtiers traditionnels. J’ai passé un ordre de vente sur Nvidia ce matin. Sur Revolut, l’ordre a été exécuté à 9h00 pile. Sur Bourse Direct, à 9h41, l’ordre était toujours en attente.

Pourquoi cette différence ? Elle tient au mode d’exécution des ordres.

Revolut (comme Trade Republic, eToro ou d’autres néo-courtiers) ne route pas vos ordres directement sur le NASDAQ. Ces plateformes passent par des market makers partenaires (comme DriveWealth aux États-Unis) qui internalisent les ordres : ils achètent et vendent en face de vous, en dehors de la bourse officielle, en s’appuyant sur les prix des futures et du pré-marché américain. C’est ce qu’on appelle l’exécution OTC (over the counter). Résultat : vous pouvez acheter ou vendre du Nvidia à 9h du matin, heure de Paris, même si le NASDAQ n’ouvre qu’à 15h30. Le prix proposé intègre une marge (un spread un peu plus large), mais l’exécution est immédiate.

Bourse Direct, en revanche, est un courtier traditionnel français qui route vos ordres sur les places de marché officielles. Pour une action Nvidia achetée sur le NASDAQ, votre ordre de vente est transmis… au NASDAQ. Qui n’ouvre qu’à 15h30, heure de Paris. Votre ordre reste donc en carnet, en attente, jusqu’à l’ouverture du marché américain. À 9h41, il est parfaitement normal qu’il ne soit pas exécuté : le marché sur lequel le titre est coté n’est tout simplement pas ouvert.

Ce qu’il faut en retenir

Ce n’est pas que Bourse Direct est « moins bon », c’est qu’il fonctionne différemment. Mais honnêtement, pour un CTO avec des valeurs US, ce n’est pas forcément le courtier le plus adapté. Des alternatives comme Saxo Bank offrent un meilleur accès aux marchés internationaux. Pour un PEA en revanche, Bourse Direct fait le travail. Mais dans une situation d’urgence où l’on veut solder des positions américaines le matin, les néo-courtiers comme Revolut offrent une réactivité supérieure grâce à l’exécution OTC.

Le revers de la médaille ? Sur Revolut, vous n’avez aucune garantie que le prix d’exécution reflète exactement le marché « réel ». Puisqu’il n’y a pas encore de marché ouvert, c’est le market maker qui fixe le prix. Raison de plus pour toujours utiliser un ordre à cours limité, même sur ces plateformes.

En synthèse : si vous détenez des actions US en direct sur un courtier traditionnel, acceptez l’idée que vos ordres ne seront pas exécutés avant 15h30. Planifiez en conséquence. Et si la réactivité matinale est un critère pour vous, diversifiez vos courtiers. C’est exactement ce que j’ai fait.

L’effet concret à la pompe (et au parking de la gare)

On peut lire tous les graphiques du monde, mais parfois c’est le quotidien qui parle le mieux. Ce matin, le parking de la gare près de chez moi était largement moins garni que d’habitude. Depuis des mois, la tendance était au « retour au bureau » (pour quel bénéfice, on se le demande encore), et les places se faisaient rares. Aujourd’hui, visiblement, quand le plein d’essence commence à piquer sérieusement, certains redécouvrent les vertus du télétravail.

C’est un rappel utile : trop de travailleurs dépendent encore de l’énergie importée pour leurs déplacements quotidiens. Quand le baril s’envole, ce n’est pas qu’un sujet de traders. C’est un sujet de pouvoir d’achat, de mobilité, et au bout du compte de consommation. Exactement le genre de signal qui transforme un choc pétrolier en ralentissement économique.

Conclusion : protéger son capital, c’est aussi savoir ne rien faire… ou agir vite

Je ne prétends pas avoir le timing parfait. Peut-être que le conflit se résoudra cette semaine et que les marchés rebondiront de 5 %. C’est possible. Mais la convergence des risques (pétrole en flèche, crédit privé qui craque, données macro qui se dégradent) me pousse à privilégier la préservation du capital sur la maximisation des gains.

En tant que bon père de famille (c’est bien le nom du blog), je préfère manquer un rebond de 5 % que de subir une chute de 20 %. Les lignes que j’ai conservées (Berkshire, métaux précieux, Suisse, convictions long terme) sont précisément faites pour traverser ce genre de tempête.

Et si vous vous demandez quoi faire : commencez par vérifier vos positions les plus exposées, assurez-vous que vos ordres sont en limite et non au marché, et rappelez-vous que dans ces moments-là, le plus important n’est pas de gagner, c’est de ne pas perdre