Un fonds patriotique… mais risqué
Début 2025, l’État a annoncé un nouveau fonds d’investissement destiné à mobiliser l’épargne des Français pour financer l’effort de guerre, dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu. Accessible dès 500 €, avec une durée d’engagement de 5 ans minimum, ce placement vise à soutenir les secteurs de la Défense, de la cybersécurité, du spatial… mais aussi des technologies émergentes comme les drones militaires ou l’intelligence artificielle appliquée à la stratégie et à la surveillance.
Le discours est séduisant : il s’agirait de concilier patriotisme et rendement, de soutenir la souveraineté technologique française face aux grandes puissances.
Mais en y regardant de plus près, ce fonds présente beaucoup plus de contraintes que d’avantages, notamment pour l’épargnant particulier.
Ce que vous achetez vraiment
Contrairement à ce que certains pourraient croire, il ne s’agit pas d’une obligation d’État ni d’une augmentation de capital directe dans des entreprises publiques.
Ce fonds relève du private equity : un investissement dans des entreprises non cotées, sélectionnées par la société de gestion mandatée. En d’autres termes, vous achetez une part d’un panier d’entreprises du secteur Défense, sans contrôle sur leur nom, leur stratégie ni leur gouvernance.
Ce type de placement est par nature :
- illiquide : vous ne pouvez pas revendre vos parts avant 5 ans (ou plus, selon les conditions) ;
- non garanti en capital ;
- opaque dans sa composition et son mode de gestion ;
- exposé à des frais de gestion élevés, souvent supérieurs à 2% annuels.
Les secteurs visés sont porteurs sur le papier — drones autonomes, IA embarquée dans les systèmes d’armement, cybersécurité des infrastructures critiques — mais très incertains en matière de rentabilité pour l’investisseur particulier. Nombre de startups ou PME ciblées pourraient rester déficitaires pendant des années, ou ne jamais trouver de débouché commercial hors des marchés publics.
Un placement qui rappelle les effets pervers du Pinel
Le parallèle avec le dispositif Pinel dans l’immobilier est frappant. Là aussi, l’État a incité les Français à bloquer leur argent pendant une durée fixe, en échange d’un avantage (ici fiscal, là patriotique).
Résultat : à la sortie, des biens Pinel invendables car mal situés, survalorisés, ou sans demande. L’épargnant a perdu en liberté, en rendement et parfois en capital.
Avec ce fonds “effort de guerre”, le risque est similaire :
- une sortie difficile après 5 ans, sans marché secondaire ;
- des entreprises mal sélectionnées ou trop dépendantes des commandes publiques ;
- une rentabilité beaucoup plus aléatoire que ce que laisse entendre la communication officielle.
Les 500 € de départ pourraient sembler modestes… mais en réalité, ils risquent d’être immobilisés dans une structure surévaluée au départ, puis revendus en perte à la fin du cycle, comme cela a été souvent le cas avec les SCPI fiscales ou les programmes Pinel.
La rentabilité historique des entreprises contrôlées par l’État
Avant d’investir “par solidarité”, regardons les performances réelles des entreprises dont l’État est actionnaire depuis longtemps :
Entreprise | Secteur | Participation publique | Performance sur 10 ans |
---|---|---|---|
EDF | Énergie | >80% | -45% (avant retrait de la cote) |
Orange | Télécom | ~23% | -40% |
Engie | Énergie | ~24% | -15% |
Air France-KLM | Transport | ~28% | -60% |
Thales | Défense | ~26% | +100% |
Safran | Aéronautique / Défense | ~11% | +320% |
Hormis Thales et Safran, les résultats sont décevants, bien en deçà du CAC 40 (+80 % sur 10 ans). Ces entreprises subissent souvent les effets de décisions politiques, d’un actionnariat éclaté ou d’orientations stratégiques qui ne visent pas la rentabilité à long terme.
Des alternatives simples via le PEA
Pour ceux qui souhaitent soutenir des secteurs stratégiques français tout en gardant la main sur leur épargne, le PEA reste une excellente solution. Il permet d’investir dans des actions françaises ou européennes, tout en profitant d’une fiscalité avantageuse après 5 ans.
Voici quelques valeurs cotées dans les domaines de la défense, de la cybersécurité ou de l’intelligence embarquée, toutes éligibles au PEA :
- Safran : moteurs d’avion, navigation inertielle, optronique.
- Thales : guerre électronique, IA militaire, cybersécurité.
- Airbus : spatial, défense, télécoms militaires.
- Dassault Aviation : avions de combat Rafale, avec une part de l’activité IA embarquée.
- Atos / Eviden (après scission) : cybersécurité, calcul quantique, IA critique.
En complément, il est aussi possible de viser des ETF PEA-PME pour capter des entreprises de taille plus réduite dans ces secteurs, mais avec plus de diversification.
Une création monétaire déguisée ?
On peut aussi s’interroger sur les véritables motivations de l’État derrière ce type de fonds. Officiellement, il s’agit de mobiliser l’épargne privée pour renforcer notre souveraineté, financer des technologies critiques, et impliquer les citoyens dans l’effort de défense.
Mais concrètement, cela ressemble beaucoup à une création monétaire hors bilan, sous une forme déguisée : l’État ne s’endette pas directement, mais pousse les particuliers à injecter de l’argent dans des structures sous contrôle public ou semi-public, sans que cela ne soit comptabilisé dans la dette publique officielle.
C’est donc un mécanisme de financement alternatif, qui présente l’avantage — pour l’État — de ne pas aggraver les ratios de dette dans les traités européens, tout en mobilisant des capitaux frais sur des secteurs jugés prioritaires.
Mais pour les épargnants, cela revient à augmenter artificiellement la masse monétaire : ces 500 € investis dans un fonds fermé pendant 5 ans ne disparaissent pas, mais alimentent un circuit financier qui favorise indirectement la dépréciation de la monnaie. En clair : on injecte de la liquidité dans des entreprises non rentables à court terme… et cela finit, comme souvent, par se traduire par une dévaluation progressive de l’euro, déjà affaibli par les politiques budgétaires et monétaires post-Covid.
Si la mécanique rappelle celle des green bonds ou des fonds relance, elle s’applique ici à un domaine beaucoup plus sensible. Et surtout, elle fait porter le risque non plus sur les contribuables… mais sur les épargnants eux-mêmes.
Pourquoi j’ai choisi Safran, et pas ce fonds
De mon côté, j’ai choisi d’investir dans Safran via mon PEA, plutôt que de confier mon argent à un fonds d’État verrouillé pour 5 ans.
Pourquoi ?
- Parce que je reste maître de mon investissement, sans contrainte de durée ou d’intermédiaire ;
- Parce que Safran est une entreprise cotée, rentable, innovante et déjà bien implantée dans les technologies duales (civiles et militaires) ;
- Et surtout parce que je ne veux pas être tributaire des choix politiques d’un fonds dont la composition exacte est floue et susceptible d’évoluer selon l’agenda gouvernemental.
C’est une manière plus claire et plus efficace, à mes yeux, d’investir dans l’avenir technologique de la France.
Conclusion : investir par patriotisme ou par raison ?
Soutenir la souveraineté industrielle française est un objectif que je respecte. Mais cela ne justifie pas de placer son argent dans un véhicule opaque, risqué, bloqué et conçu dans l’urgence politique.
Ce fonds à 500 € mobilise votre capital sans garantie, sans transparence, et sans maîtrise. Ce n’est pas un placement pour un père de famille prudent (ni pacifiste), mais un pari à long terme sur la capacité de l’État à piloter une sélection de PME stratégiques.
En revanche, des outils comme le PEA, bien utilisés, permettent d’agir concrètement : en investissant dans la cybersécurité, les drones, l’IA militaire ou l’aéronautique française, sans renoncer à vos critères de bon sens financier.
Et comme toujours, gardons en tête que ce n’est pas à l’épargnant de compenser les choix budgétaires de l’État. Notre devoir est d’abord de protéger notre famille, puis de transmettre – pas de servir de béquille financière à un système qui ne garantit rien en retour.