Banque de France, BCE, Cour des comptes, Conseil constitutionnel… À quinze mois de la présidentielle, les départs anticipés et les nominations s’enchaînent à un rythme inédit. Simple exercice constitutionnel ou stratégie de verrouillage institutionnel ? Les faits parlent d’eux-mêmes.

Dès 2017, certains observateurs — dont votre serviteur — estimaient que la présidence Macron, par sa polarisation du débat politique, favoriserait mécaniquement la montée du Rassemblement national et son éventuelle arrivée au pouvoir. L’hypothèse faisait sourire à l’époque. À quinze mois de l’échéance présidentielle de 2027, avec un Jordan Bardella crédité de 35 % des intentions de vote au premier tour et donné gagnant au second tour dans tous les scénarios testés par les sondages Odoxa, elle ne fait plus rire personne.

Ce qui retient l’attention en ce début 2026, ce n’est pas tant la dynamique électorale du RN — largement commentée ailleurs — que la séquence de nominations et de départs anticipés qui se déroule actuellement dans les institutions clés de la République. Une séquence que le journaliste Michaël Moreau, dans son livre-enquête Sa Majesté nomme (Robert Laffont, 2026), qualifie d’inédite sous la Ve République.

Chronologie des faits : une accélération spectaculaire

Reprenons la chronologie factuelle des nominations effectuées ou annoncées par Emmanuel Macron sur des postes à mandats longs :

DatePosteNommé(e)Durée du mandat
2022Présidence de la Commission de régulation de l’énergie (CRE)Emmanuelle Wargon (ex-ministre)6 ans
2023Présidence du Conseil d’orientation des retraites (COR)Gilbert Cette (soutien de la première heure)5 ans
2024Commissaire européenStéphane Séjourné (co-fondateur des Jeunes avec Macron)5 ans
Mars 2025Présidence du Conseil constitutionnelRichard Ferrand (premier député rallié à Macron en 2017)9 ans (jusqu’en 2034)
11 février 2026Première présidence de la Cour des comptesAmélie de Montchalin (ex-ministre des Comptes publics)Inamovible jusqu’à 68 ans (potentiellement 2054)
Juin 2026 (prévu)Gouverneur de la Banque de FranceEmmanuel Moulin pressenti (secrétaire général de l’Élysée)6 ans (jusqu’en 2032)
2026 (prévu)Présidence de RTEÉmilie Piette pressentie (secrétaire générale adjointe de l’Élysée)5 ans
2026 (prévu)Vice-président du Conseil d’ÉtatÀ nommerSans limite fixe
2026 (prévu)Défenseur des droitsÀ nommer6 ans

À cette liste s’ajoute un élément de dimension européenne : selon le Financial Times du 18 février 2026, Christine Lagarde envisagerait de quitter la présidence de la BCE avant la fin de son mandat (octobre 2027), afin de permettre à Emmanuel Macron et au chancelier allemand Friedrich Merz de peser sur la désignation de son successeur. La BCE a réagi prudemment, indiquant que sa présidente n’avait pris aucune décision formelle. Le contraste est toutefois saisissant : en juin 2025, Lagarde affirmait être « déterminée à aller au bout de son mandat ».

Le mécanisme des départs anticipés

Le cas le plus éclairant est celui de la Banque de France. François Villeroy de Galhau a annoncé sa démission le 9 février 2026, avec effet en juin 2026. Son mandat courait normalement jusqu’en octobre 2027 — soit après l’élection présidentielle. En partant dix-huit mois avant terme, il transfère de facto la nomination de son successeur à Emmanuel Macron.

Le gouverneur invoque des raisons personnelles et un départ vers la Fondation des Apprentis d’Auteuil. Mais le calendrier est unanimement perçu comme stratégique : si le mandat avait été mené à terme, c’est le vainqueur de la présidentielle de 2027 qui aurait nommé le prochain gouverneur. Or ce gouverneur restera en poste jusqu’en 2032 au minimum.

Le même schéma s’était produit avec Pierre Moscovici à la Cour des comptes : son départ fin 2025 — un an avant la fin de son mandat — a ouvert la voie à la nomination d’Amélie de Montchalin.

Les durées de mandats : un calendrier qui dépasse largement 2027

C’est peut-être l’élément le plus significatif de cette séquence. Les personnes nommées ou pressenties occupent des fonctions dont les mandats s’étendent bien au-delà de la prochaine présidentielle :

  • Richard Ferrand au Conseil constitutionnel : en poste potentiellement jusqu’en 2034.
  • Amélie de Montchalin à la Cour des comptes : poste inamovible jusqu’à 68 ans, soit potentiellement jusqu’en 2054.
  • Le futur gouverneur de la Banque de France : mandat de 6 ans, soit jusqu’en 2032.
  • Stéphane Séjourné, commissaire européen : mandat jusqu’en 2029.

Autrement dit, quel que soit le résultat de la présidentielle de 2027, le prochain chef de l’État trouvera à la tête des principales institutions de contrôle et de régulation des personnes nommées par Emmanuel Macron, pour des durées allant de trois à vingt-huit ans après la fin de son mandat.

L’argument constitutionnel et ses limites

L’Élysée invoque le cadre constitutionnel : le pouvoir de nomination du président est une prérogative inscrite dans la Constitution de la Ve République. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a rappelé ce principe à l’Assemblée nationale lors des débats sur la nomination Montchalin.

C’est juridiquement exact. Les garde-fous existent mais sont faibles : depuis 2008, certaines nominations sont soumises à un avis des commissions parlementaires, mais le rejet nécessite les trois cinquièmes des suffrages exprimés dans les deux commissions concernées. Dans toute l’histoire de la Ve République, une seule nomination a été retoquée par ce mécanisme (Boris Ravignon à l’ADEME en 2023). La nomination de Richard Ferrand au Conseil constitutionnel a frôlé le rejet — il n’a manqué qu’une seule voix.

Et certaines nominations ne requièrent aucun contrôle parlementaire. C’est le cas de la Cour des comptes : Amélie de Montchalin a été nommée par simple décret en Conseil des ministres.

Le parallèle historique : Chirac-Debré, mais à une autre échelle

La pratique n’est pas nouvelle. En 2007, Jacques Chirac avait nommé son fidèle Jean-Louis Debré à la présidence du Conseil constitutionnel avant l’arrivée de Nicolas Sarkozy. Mais l’ampleur actuelle est d’un autre ordre : il ne s’agit plus d’un poste mais d’une dizaine de nominations stratégiques s’étalant sur quelques mois, couvrant la justice constitutionnelle, le contrôle des finances publiques, la régulation de l’énergie, la politique monétaire nationale et, potentiellement, la politique monétaire européenne.

La Revue Politique et Parlementaire note par ailleurs un élément supplémentaire : selon certains de ses proches, Emmanuel Macron n’exclurait pas un retour en 2032, la Constitution interdisant seulement deux mandats consécutifs. Si cette hypothèse devait se concrétiser, les personnes nommées aujourd’hui seraient toujours en poste à cette échéance.

Ce que cela signifie concrètement

Pour le lecteur de bonperedefamille.com, ces nominations ont des implications directes. Le gouverneur de la Banque de France fixe la rémunération du Livret A, du LDDS et du LEP. La Cour des comptes et le Haut Conseil des finances publiques (que préside désormais Amélie de Montchalin) évaluent les prévisions budgétaires du gouvernement et la trajectoire de la dette publique. Le Conseil constitutionnel valide — ou invalide — les lois de finances. La CRE fixe les tarifs réglementés de l’énergie.

Que l’on considère ce verrouillage comme un rempart républicain face à une possible extrême droite au pouvoir ou comme une confiscation des institutions par un camp politique en déroute électorale, le constat factuel est le même : le prochain président de la République, quel qu’il soit, disposera d’une marge de manœuvre institutionnelle considérablement réduite.

En résumé

Les faits sont là : en l’espace de quelques mois, une série de nominations et de départs anticipés place des proches d’Emmanuel Macron à la tête d’institutions dont les mandats s’étendent jusqu’en 2029, 2032, 2034, voire 2054. Coïncidence de calendrier ou stratégie assumée ? Le livre Sa Majesté nomme et les révélations du Financial Times sur Christine Lagarde suggèrent que rien dans cette séquence n’est laissé au hasard.

À chacun d’en tirer ses conclusions. Mais il est difficile de ne pas y voir la préparation — consciente ou non — d’un après-Macron dans lequel le macronisme continuerait de peser sur les décisions qui comptent, indépendamment du verdict des urnes.