Avancer plus vite grâce à l’IA, trop vite ?

Le vertige de la vélocité

2025 restera dans mes souvenirs professionnels comme l’année où j’ai cessé de reconnaître mon propre métier. En janvier, je mesurais encore ma productivité en journées. En décembre, je la mesure en minutes. Sur une tâche complexe de développement récente, j’ai chronométré : facteur 16. Ce qui m’aurait pris un an s’est bouclé en trois semaines. Pas en bâclant. En faisant mieux.

Les outils d’Anthropic, notamment Claude, ont transformé ma façon de travailler de manière si radicale que j’ai parfois l’impression d’avoir triché. Sauf que non. J’ai juste appris à collaborer avec une intelligence qui ne dort pas, ne se fatigue pas, et qui maîtrise des domaines où j’étais au mieux médiocre.

Le marketing ? Cette discipline que j’ai toujours considérée avec un mélange de mépris et d’incompétence assumée ? Je produis désormais des stratégies cohérentes, des contenus optimisés, des analyses de marché. Pas parfaits, mais largement au-dessus de ce que j’aurais pu faire seul, etv au-dessus de concurrents sur des marchés de niche. Des projets personnels qui dormaient dans des carnets depuis des années prennent enfin forme. La barrière n’est plus la compétence, elle est le temps.

Le paradoxe du freelance augmenté

Et pourtant. Je n’ai jamais été aussi compétent, aussi rapide, aussi polyvalent. Et je n’ai jamais eu autant de mal à trouver des missions qu’en ce dernier trimestre.

Le marché de l’emploi IT en 2025 ressemble à un jeu de dupes où tout le monde triche avec les mêmes outils. Les CVs qui atterrissent chez les clients sont devenus des œuvres de fiction générées par IA, calibrées au millimètre pour cocher chaque case de l’offre d’emploi. Ces profils parfaits qui cochent miraculeusement les douze compétences recherchées, dans l’ordre exact de l’annonce ? Ils n’existent pas. Ou plutôt, ils existent le temps d’un entretien.

Car les entretiens eux-mêmes sont devenus une farce. L’IA pose les questions. L’IA résume les réponses. L’IA fait le matching. Claap. Metaview et les autres. Le recruteur est physiquement présent mais mentalement ailleurs, simple observateur d’un processus qu’il ne contrôle plus. J’ai vu des entretiens où mon interlocuteur regardait manifestement un écran lui soufflant les questions suivantes. Le regard qui décroche, le micro-délai avant chaque relance — les signes ne trompent pas.

Ce que je dis à mes proches en CDI

Quand des amis salariés me parlent de leur envie de changer de poste, je leur tiens désormais un discours qui me surprend moi-même : reste où tu es quoi qu’il arrive. Au moins pour l’instant.

Non pas que leur entreprise actuelle soit formidable. Mais le processus pour en intégrer une nouvelle est devenu un parcours du combattant absurde. Sans parler que les entreprises qui ont compris que l’IA a changé les règles de productivité, savent que leur masse salariale n’est plus adaptée. Mais comment le dire, comment se réorganiser sans provoquer des chocs ? L’exemple Tailwind récent en est un flagrant exemple. Les candidats mentent avec l’IA. Les recruteurs filtrent avec l’IA. Les managers évaluent avec l’IA. À chaque étape, des humains délèguent leur jugement à des outils qu’ils comprennent ou ne comprennent pas, créant une machine à générer des erreurs de casting monumentales. J’ai l’expérience récente d’un dirigeant qui (pour des raisons d’économies par rapport à une prestation par un freelance) a choisi un associé sur son CV… et a compris quelques semaines plus tard qu’il ne couvrait pas 40% de ce qu’il y avait dans le CV. Bon courage pour résoudre cette situation Kafkaienne.

Ironiquement, les salariés que je côtoie me confient être “largement moins bons” avec l’IA que ce qu’on pourrait attendre. Sont-ils honnêtes (et n’ont alors pas testé les derniers avancements qui certes nécessitent une veille – et des tests – pointus quais quotidiens) ou modestes ? Difficile à dire. Mais le constat rejoint mes observations : la plupart des organisations n’ont pas encore compris ce qui leur arrive. Elles utilisent l’IA comme un correcteur orthographique amélioré, pas comme ce qu’elle est réellement — un multiplicateur de capacités qui remet en question l’existence même de certaines fonctions.

La mort annoncée du TJM

Parlons argent, puisque c’est le sujet de ce blog. Le Taux Journalier Moyen, cette métrique sacrée du freelance, n’a plus aucun sens.

Quand je facture une journée, est-ce que je facture huit heures de mon temps ou l’équivalent de ce qu’un développeur sans IA aurait produit en deux semaines ? Si je réponds “mon temps”, je me sous-vends grotesquement, d’autant plus que 8h (et contrairement à ce qu’on pourrait penser initialement) fatiguent beaucoup plus. Pourquoi ? Parce que l’on traite énormément plus de sujets dans une journée, et hormis si on laisse en roue libre totale sans crainte d’hallucination ou d’une opération base de données imprévue qui effacera tout, la “charge mentale” générée s’accroit. Si je réponds “la valeur produite”, je me retrouve avec des TJM stratosphériques qu’aucun client n’acceptera pour une journée de travail.

La vérité, c’est que le modèle économique du freelance technique est en train d’imploser. La valeur ne réside plus dans l’exécution — l’IA s’en charge — mais dans la capacité à poser les bonnes questions, à architecturer les solutions, à comprendre le métier du client. Des compétences autrement plus rares, mais aussi autrement plus difficiles à vendre dans un marché habitué à acheter des jours-homme et une spécialité, dans un pays qui met souvent déjà le “présentiel” avant toute compétence.

Les compétences distinctives : une espèce en voie de disparition

J’ai passé vingt ans à construire une expertise technique pointue, des domaines où les spécialistes se comptaient sur les doigts d’une main. Cette rareté faisait ma valeur.

En 2025, Claude peut expliquer les subtilités de toute architecture suffisamment bien pour 80% des cas d’usage.

Ce qui reste, ce sont les 20% de cas vraiment complexes. Les situations où l’expérience du terrain, l’intuition forgée par des années d’erreurs, fait encore la différence. Mais 20% d’un marché qui lui-même se contracte, ça ne fait pas un business model viable. Assiste-t’on à une mutation des freelances vers des solopreneurs mettant leur expertise en action à leur seul service comme l’annonçait Sam Altman ?

Et les managers dans tout ça ?

Posons la question qui fâche : à quoi sert un manager intermédiaire en 2026 ?

La coordination d’équipe ? L’IA gère les plannings, suit les dépendances, alerte sur les risques de manière bien plus efficace. La communication ? Les comptes-rendus se génèrent automatiquement, les synthèses se produisent en temps réel, aucune réunion ne peut rivaliser. Le reporting ? Automatisé depuis longtemps déjà, mais maintenant avec une analyse qualitative en prime.

Je ne dis pas que le management est mort. Je dis que le management administratif — celui qui consiste à faire circuler l’information, à consolider des tableaux, à organiser des réunions de synchronisation — n’a plus lieu d’être. Ce qui reste, c’est le vrai management : donner du sens, développer les gens, prendre des décisions courageuses. Des compétences rares, que beaucoup de “managers” n’ont jamais vraiment eues. En restera-t’il plus de 10% d’entre eux dans 5 ans ?

Alors, trop vite ?

Je termine cet article sans réponse claire, ce qui est inhabituel sur ce blog. D’ordinaire, j’ai un avis tranché. Là, je suis dans le brouillard.

D’un côté, l’IA me permet d’accomplir des choses que je n’aurais jamais cru possibles. Des projets personnels avancent enfin. Ma capacité à créer de la valeur a explosé. Le père de famille que je suis peut envisager des revenus diversifiés, moins dépendants d’un marché du freelance devenu fou.

De l’autre, le système économique dans lequel je vends mes compétences n’a pas encore intégré cette révolution. Les prix n’ont pas bougé, les attentes sont les mêmes, les process de recrutement feignent d’être les mêmes, mais la concurrence s’est démultipliée — vraie ou factice, compétente ou simulée. Le marché est devenu illisible. Pas seulement pour les freelances.

Ma conclusion provisoire : 2025 est une année de transition brutale, mais dont les effets sont retardés dans un pays en retard sur tout. Ceux qui sauront utiliser l’IA en 2026 pour créer une valeur nouvelle — pas juste faire plus vite ce qu’ils faisaient avant — s’en sortiront. Les autres, même très compétents, même très travailleurs, risquent de se retrouver sur le carreau.

Et moi ? Je continue d’avancer vite. Peut-être trop vite. Mais ralentir n’est pas une option quand le monde accélère autour de vous (et les entreprises qui refusaient l’IA hier seront celles qui seront obligées de licencier demain par manque de compétitivité, sauf à avoir un moat énorme). J’envisage des alternatives (y compris des CAP ou des rêves d’enfant !), mais aucune d’entre elles ne satisfait mon manque de mobilité pour l’instant.